Jeanne Bretécher, Fondatrice et Directrice, Social Good Accelerator (SOGA)
Le 9 juin 2026, France générosités a réuni ses membres pour une matinée dédiée à l’intelligence artificielle. À la fin de la rencontre, Jeanne Bretécher, directrice du Social Good Accelerator (SOGA), a partagé son regard sur l’IA dans l’ESS, loin des promesses marketing et des discours techniques.
SOGA est une tête de réseau franco-européenne dédiée à l’ESS numérique. Sa mission : connecter les associations, fondations et coopératives qui ont des enjeux numériques très concrets avec les acteurs qui ont fait du numérique leur cœur de métier dans l’ESS (logiciels métiers, communs numériques, hébergeurs éthiques, etc.).
Trois leviers structurent l’action de SOGA :
Par ce positionnement, SOGA travaille depuis plusieurs années avec la Commission européenne sur l’économie sociale, la transition numérique et la gouvernance des données. En France, le réseau siège au Conseil supérieur de l’ESS et contribue à la réflexion sur le volet numérique de la future stratégie nationale de l’économie sociale.
Jeanne Bretécher a fait état d’un constat simple : l’IA s’est déjà installée dans les pratiques quotidiennes (usages individuels), mais rarement dans une stratégie d’ensemble et avec une décision collective éclairée.
Les usages les plus fréquents sont très opérationnels et assez basiques, comme en atteste l’étude de France générosités et la dernière enquête “La place du numérique dans le projet associatif“ de Solidatech et Recherche et Solidarités : rédaction de contenus, prises de notes, réponses à des appels à projets, synthèses, communication. Dans les usages plus avancés : la création de suite intégré d’outils numériques “no code” reliée par des outils d’automatisation de workflows (Make, N8N, Zapier) pour concevoir sur mesure des solutions peu onéreuses et maintenables en autonomisation.
Quelques points clés à retenir pour les membres de France générosités :
Cette situation crée un paradoxe : l’IA fait gagner du temps, mais les risques liés aux données, à l’image et à la conformité restent mal identifiés et rarement partagés collectivement. Ces “coûts cachés” s’ajoutent à l’arrivée de nouveaux modèles d’abonnement à l’IAG en Saas qui vont « forcer » les utilisateurs à payer de plus en plus cher (voire à la consommation de token) de manière totalement unilatérale, les modèles économiques de ces solutions étant encore loin d’être rentables et stabilisés, puisque nous sommes encore dans la phase “ d’acquisition d’utilisateurs et de création de dépendances logicielles ». La bonne nouvelle : c’est encore réversible.
Pour Jeanne Bretécher, l’IA pose d’abord des questions d’organisation, de travail et de gouvernance :
Les formations actuelles portent surtout sur « comment utiliser l’outil ». Ce qu’il manque : des temps de travail sur le droit, l’éthique, les données, le dialogue social, ainsi que sur l’impact réel sur les métiers (intensification du travail, nouvelles tâches, nouvelles responsabilités).
Côté modèle économique, les organisations absorbent aujourd’hui les coûts de l’IA par des gains de productivité, rarement par des ressources dédiées. Or :
Pour les membres de France générosités, cela pose une question stratégique : comment financer ces usages, en dehors des seuls projets fléchés, et comment associer les donateurs à ces choix structurants ?
Dans l’ESS, la démocratie organisationnelle est au coeur des valeurs et du fonctionnement. Mais l’IA n’est pas encore suffisamment appréhendée comme un sujet démocratique ni de Responsabilité sociétale des organisations. Or toutes les parties prenantes de nos organisations – administrateurs.trices, salarié.e.s, bénévoles, donateurs.trices, usager.es ont un droit de regard démocratique (et parfois une voix) sur les usages de l’IA. Aussi le dialogue social et celui avec les parties prenantes doit être un préalable à toute intégration définitive de l’IA dans les pratiques, usages et interfaces.
Pour accompagner les organisations, SOGA a développé « Café IA », un dispositif gratuit de discussion et d’enquête sur les usages de l’IA dans l’ESS. Ce dispositif part du travail réel pour s’affranchir des promesses marketing et du FOMO.
Le principe :
Neuf cas d’usage ont été étudiés, avec des profils variés :
L’enseignements central : un bon usage de l’IA renforce l’utilité sociale de l’organisation et la qualité du service rendu ; un mauvais usage crée de la dépendance, du flou et de la défiance.
Les acteurs numériques de l’ESS observés par SOGA privilégient des approches frugales :
Ce choix permet de :
Pour les organisations membres de France générosités, cela ouvre des pistes concrètes : mutualisation d’outils de rédaction, de veille, de recherche documentaire, voire de CRM, sans dépendance exclusive à des acteurs commerciaux généralistes.
En fin d’intervention, Jeanne Bretécher a formulé trois messages clés pour les têtes de réseau et les structures membres de France générosités :
L’IA ne remplacera jamais le lien de confiance entre les organisations et leurs donateurs. En revanche, les choix faits aujourd’hui sur les outils, les données et la gouvernance auront un impact durable sur la capacité du secteur à rester autonome, transparent et fidèle à ses valeurs.
Jeanne Bretécher, Fondatrice et Directrice, Social Good Accelerator (SOGA)