IA et organisations d’intérêt général – le regard du Social Good Accelerator (SOGA)

IA et organisations d’intérêt général – le regard du Social Good Accelerator (SOGA)

Publié le 16 juin 2026
Actualité Décryptage

Le 9 juin 2026, France générosités a réuni ses membres pour une matinée dédiée à l’intelligence artificielle. À la fin de la rencontre, Jeanne Bretécher, directrice du Social Good Accelerator (SOGA), a partagé son regard sur l’IA dans l’ESS, loin des promesses marketing et des discours techniques.

citation de Jeanne Bretecher

SOGA, une tête de réseau au cœur de l’ESS numérique

SOGA est une tête de réseau franco-européenne dédiée à l’ESS numérique. Sa mission : connecter les associations, fondations et coopératives qui ont des enjeux numériques très concrets avec les acteurs qui ont fait du numérique leur cœur de métier dans l’ESS (logiciels métiers, communs numériques, hébergeurs éthiques, etc.).

Trois leviers structurent l’action de SOGA :

  • VOICE : représentation et plaidoyer au niveau français et européen, notamment avec les têtes de réseaux de l’ESS membres de ESS France, Le Mouvement associatif, CG SCOP, La Mednum, France générosités, La Fonda
  • LEARN : études, accompagnement et formation, au plus près des enjeux organisationnels et des usages métier
  • CONNECT : animation de communauté, entraide entre pairs et mutualisation de ressources

Par ce positionnement, SOGA travaille depuis plusieurs années avec la Commission européenne sur l’économie sociale, la transition numérique et la gouvernance des données. En France, le réseau siège au Conseil supérieur de l’ESS et contribue à la réflexion sur le volet numérique de la future stratégie nationale de l’économie sociale.

 

Comment les organisations utilisent vraiment l’IA ?

Jeanne Bretécher a fait état d’un constat simple : l’IA s’est déjà installée dans les pratiques quotidiennes (usages individuels), mais rarement dans une stratégie d’ensemble et avec une décision collective éclairée.

Les usages les plus fréquents sont très opérationnels et assez basiques, comme en atteste l’étude de France générosités et la dernière enquête “La place du numérique dans le projet associatif“ de Solidatech et Recherche et Solidarités : rédaction de contenus, prises de notes, réponses à des appels à projets, synthèses, communication. Dans les usages plus avancés : la création de suite intégré d’outils numériques “no code” reliée par des outils d’automatisation de workflows (Make, N8N, Zapier) pour concevoir sur mesure des solutions peu onéreuses et maintenables en autonomisation.

Quelques points clés à retenir pour les membres de France générosités :

  • Les plus petites structures se déclarent prudentes, mais elles utilisent déjà l’IA de manière diffuse (outils en ligne, fonctionnalités intégrées) et en “shadow IA massif” (enjeu très sous évalué pour les employeurs). Peu d’organisations encadrent vraiment ces pratiques, ce qu’on appelle le « shadow IA » : usages individuels non déclarés, non documentés, parfois avec des données sensibles.
  • Les directions ont souvent l’impression que le sujet est déjà avancé, car elles utilisent davantage ces outils que les équipes de terrain et connaissent mieux les enjeux réglementaires – un biais important dans la façon d’évaluer la réalité des usages.

Cette situation crée un paradoxe : l’IA fait gagner du temps, mais les risques liés aux données, à l’image et à la conformité restent mal identifiés et rarement partagés collectivement. Ces “coûts cachés” s’ajoutent à l’arrivée de nouveaux modèles d’abonnement à l’IAG en Saas qui vont « forcer » les utilisateurs à payer de plus en plus cher (voire à la consommation de token) de manière totalement unilatérale, les modèles économiques de ces solutions étant encore loin d’être rentables et stabilisés, puisque nous sommes encore dans la phase “ d’acquisition d’utilisateurs et de création de dépendances logicielles ». La bonne nouvelle : c’est encore réversible.

 

Un enjeu organisationnel et démocratique, pas seulement d’adaptation logicielle

Pour Jeanne Bretécher, l’IA pose d’abord des questions d’organisation, de travail et de gouvernance :

  • Qui décide des usages autorisés ?
  • Comment protéger les données des donateurs, bénéficiaires, patients, usagers ?
  • Comment associer les équipes et les bénévoles aux choix à long terme ?

Les formations actuelles portent surtout sur « comment utiliser l’outil ». Ce qu’il manque : des temps de travail sur le droit, l’éthique, les données, le dialogue social, ainsi que sur l’impact réel sur les métiers (intensification du travail, nouvelles tâches, nouvelles responsabilités).

Côté modèle économique, les organisations absorbent aujourd’hui les coûts de l’IA par des gains de productivité, rarement par des ressources dédiées. Or :

  • Les abonnements et tokens resteront durables dans les budgets.
  • Les exigences de conformité vont augmenter.
  • Les subventions de fonctionnement ne suivent pas ce rythme.

Pour les membres de France générosités, cela pose une question stratégique : comment financer ces usages, en dehors des seuls projets fléchés, et comment associer les donateurs à ces choix structurants ?

Dans l’ESS, la démocratie organisationnelle est au coeur des valeurs et du fonctionnement. Mais l’IA n’est pas encore suffisamment appréhendée comme un sujet démocratique ni de Responsabilité sociétale des organisations. Or toutes les parties prenantes de nos organisations – administrateurs.trices, salarié.e.s, bénévoles, donateurs.trices, usager.es ont un droit de regard démocratique (et parfois une voix) sur les usages de l’IA. Aussi le dialogue social et celui avec les parties prenantes doit être un préalable à toute intégration définitive de l’IA dans les pratiques, usages et interfaces.

 

Café IAssos, un dispositif d’autonomisation des équipes associatives sur l’IA

Pour accompagner les organisations, SOGA a développé « Café IA », un dispositif gratuit de discussion et d’enquête sur les usages de l’IA dans l’ESS. Ce dispositif part du travail réel pour s’affranchir des promesses marketing et du FOMO.

Le principe :

  1. Partir du travail réel et des situations concrètes (collecte, accompagnement, santé, gouvernance…).
  2. Documenter ce que l’IA change déjà, même de façon informelle.
  3. Identifier ensemble ce qui relève d’un bon usage de l’IA et ce qui relève plutôt d’un besoin d’organisation ou de clarification interne.

Neuf cas d’usage ont été étudiés, avec des profils variés :

  • Anticor : analyse de données publiques pour repérer des anomalies dans les marchés publics.
  • Wikimedia : vigilance sur la qualité des contenus et la désinformation.
  • Coop des Communs et Mutlog : transmission de la mémoire de l’organisation et soutien à la gouvernance démocratique.
  • Maison Médicale Noyer, Croix-Rouge de Belgique, MaVoie : amélioration de l’orientation, de l’accompagnement et de la qualité de service.
  • Framasoft et Hub People : choix assumé de non-usage ou de non-intégration de l’IA dans certains logiciels métiers, pour préserver la confidentialité et la valeur du travail humain.

L’enseignements central : un bon usage de l’IA renforce l’utilité sociale de l’organisation et la qualité du service rendu ; un mauvais usage crée de la dépendance, du flou et de la défiance.

 

Tendances techniques : IA frugale et mutualisation

Les acteurs numériques de l’ESS observés par SOGA privilégient des approches frugales :

  • Modèles ouverts de petite taille (SLM) plutôt que gros modèles généralistes.
  • Hébergement sur des serveurs maîtrisés, avec une gouvernance claire des données.
  • Solutions partagées à l’échelle d’une branche ou d’un réseau.

Ce choix permet de :

  • Garder la main sur les données et les paramètres d’usage.
  • Limiter les coûts à long terme.
  • Adapter finement les outils aux métiers (collecte, accompagnement social, culture, éducation, santé…).

Pour les organisations membres de France générosités, cela ouvre des pistes concrètes : mutualisation d’outils de rédaction, de veille, de recherche documentaire, voire de CRM, sans dépendance exclusive à des acteurs commerciaux généralistes.

 

Conclusion

En fin d’intervention, Jeanne Bretécher a formulé trois messages clés pour les têtes de réseau et les structures membres de France générosités :

  1. Traiter l’IA comme un sujet stratégique, au même niveau que la RSE, le RGPD ou la gouvernance financière.
  2. Investir d’abord dans la donnée et l’organisation du travail : qualité, classement, droits d’accès, règles claires de partage et d’usage.
  3. Mobiliser la force des réseaux : formations de branche, guides communs, outils mutualisés, négociation collective avec les prestataires.

L’IA ne remplacera jamais le lien de confiance entre les organisations et leurs donateurs. En revanche, les choix faits aujourd’hui sur les outils, les données et la gouvernance auront un impact durable sur la capacité du secteur à rester autonome, transparent et fidèle à ses valeurs.

Illustration de l'article : Jeanne Bretécher

Jeanne Bretécher, Fondatrice et Directrice, Social Good Accelerator (SOGA)

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