Et si on prenait la joie au sérieux ?

Et si on prenait la joie au sérieux ?

Publié le 25 février 2026
Actualité Décryptage

A l’occasion de la Journée des adhérents du 17 février 2026 de France générosités, Guénaëlle Gault, sociologue et directrice générale de L’ObSoCo est intervenue pour nous partager un moment d’inspiration éclairé autour de la joie. Dans un contexte plus que difficile, et si nous changions de paradigme ? « La naïveté, ce n’est pas de croire à la joie. C’est de croire qu’on peut s’en passer ».

Illustration de l'article : Et si on prenait la joie au sérieux ?

France, été 2024 des JO. Pendant quelques semaines, le pays a changé de visage. Des spectateurs anonymes sont devenus supporters complices. Des drapeaux français cantonnés un mois plus tôt à certains meetings politiques ont été arborés par tous. Des gens se sont parlé, des voisins se sont découverts, on a même fraternisé avec les forces de l’ordre (avouons que c’était inattendu !). Une France joyeuse, généreuse, vibrante, fière d’elle-même.

Et puis le verdict, unanime, des éditorialistes et des politiques : « une parenthèse enchantée ». L’expression est jolie. Presque poétique. Mais une parenthèse, par définition, ça se referme. On l’ouvre, on la referme, on passe à autre chose. C’était bien, c’est fini, retour à la normale. Mais qu’est-ce que la normale dans une société anxieuse, fatiguée et défiante ?

Une curieuse asymétrie

Le déséquilibre est frappant. Nous savons parfaitement mobiliser politiquement les émotions négatives. Nous excellons même dans cet exercice. La colère, la peur, l’indignation, le ressentiment : ce sont des ressorts éprouvés de l’action publique. Ils deviennent des analyseurs de l’état de notre société, légitiment des réformes, alimentent des programmes électoraux.

Cette capacité à transformer l’émotion en politique n’est pas en soi problématique, c’est le propre de toute démocratie que de donner forme institutionnelle aux ressentis collectifs. Mais force est de constater un déséquilibre : nous excellons dans cette alchimie quand il s’agit de peur ou de colère, nous semblons démunis quand il s’agit de joie.

La joie serait-elle moins gouvernable ? Moins mobilisatrice, moins instructive, trop fragile pour mériter qu’on en tire les leçons politiques ? La joie se trouve, en tous cas, rangée au rayon des illusions sympathiques. On n’en tire aucune leçon, aucun axe programmatique. On la referme. On passe à autre chose.

Ce que la joie fait

Pourtant, la morosité, la peur et le déclinisme ambiant produisent très souvent le même effet : le repli. La colère c’est vrai, peut parfois fédérer mais au long cours la peur isole. Elle crée des individus sur la défensive et des communautés qui se ferment. Des portes qui se verrouillent.

La joie, elle, fonctionne à l’inverse. Elle est contaminante. Elle déborde, elle se propage, elle appelle l’autre. Essayez d’être joyeux tout seul, vraiment joyeux… Ça ne dure pas. La joie cherche le partage. Elle convoque le groupe. Elle crée de l’appartenance. Et avec elle viennent ses auxiliaires : la générosité, l’affabilité, la prévenance, ces vertus qui émergent naturellement quand on est ensemble dans la joie. Bref, la joie remet de l’humanité là où la peur la retire.

En cela, la joie est le fuel du collectif. Elle fait tenir ensemble et elle donne l’énergie. Spinoza en parlait comme du « passage à une plus grande perfection » : une augmentation de la puissance d’agir. C’est exactement ça. La joie donne le pouvoir d’agir. On n’est pas impuissant. On est ensemble, on est capables. C’était ce que les Français ont vécu pendant les JO : une expérience partagée qui recréait de la confiance. L’énergie de qui se met en mouvement.

Le philosophe Pierre Zaoui parle de ces « moments de joie politique » : ces instants où une société se sent capable d’elle-même, portée par une force d’agrégation et une énergie collective. La joie ouvre le champ des possibles, le champ de l’action collective. Avant même qu’on sache pour quoi faire. Elle réinstaure la possibilité du commun.

Voilà ce que la joie fait. Elle contamine. Elle agrège. Elle donne le pouvoir d’agir. Elle ouvre les possibles. Elle crée du commun.

Le désir et le besoin de commun sont là

On entend souvent dire que l’individuation croissante de nos sociétés signifie une montée de l’individualisme. Les gens seraient centrés sur eux-mêmes, égoïstes, indifférents aux autres.

C’est un contresens. Plus les individus revendiquent la liberté de choisir leur vie, plus ils expriment aussi une ouverture à l’autre, un désir de solidarité, de contribution, d’engagement. Et les enquêtes le montrent : les Français se sentent toujours plus concernés par les autres. Par leur voisinage. Par leur région. Par les catégories défavorisées. Par le monde. Le désir d’être ensemble est là, massif et sous-estimé.

Et il y a autre chose. Ce n’est pas seulement un besoin de lien. C’est un besoin de sens. D’autres modes de vie. D’autre chose que la consommation, qui ne rend plus heureux. Accumuler des objets, ça ne comble plus. Ce qui manque, ce n’est pas d’avoir plus. C’est d’être davantage. Et d’être davantage relié. De compter et contribuer et faire partie de quelque chose.

Un contexte difficile

Mais cette envie d’être en lien ne suffit pas. Encore faut-il que les contextes le permettent. Et c’est là que le bât blesse. Car le lien ne naît pas de lui-même : il a besoin de cadres, de rituels et d’occasions.

Or nos sociétés ont connu une double transformation. D’une part, le cadre économique néolibéral qui s’est imposé depuis la fin du vingtième siècle a modifié la nature même des relations. Les liens n’ont pas disparu, jamais nous n’avons été autant connectés. Mais la relation s’est parfois vidée de sa gratuité. Elle est devenue concurrence, performance, interface. On se connecte beaucoup, on se rencontre moins. D’autre part, les rituels traditionnels qui nous synchronisaient (religieux, républicains, parfois même commerciaux…) se sont progressivement estompés.

Résultat : on veut être ensemble, mais on ne sait plus toujours où, quand, comment. Le désir est là. Les conditions manquent. Et sans conditions, pas de rencontre. Sans rencontre, pas de joie. Sans joie, le collectif s’affaiblit.

L’occasion manquée du Covid

Le Covid aurait pu être un déclic. Il a en effet mis à nu l’importance vitale des relations les plus ordinaires. Les voisins. Les soignants. Les commerçants. Les amis. On applaudissait à 20 heures.

Cette période où l’on parlait de « distanciation sociale » nous a fait réaliser que les confinements successifs avaient des effets terribles. C’était un séisme relationnel. Un manque énorme.

Ce moment aurait dû ouvrir un cycle de réinvestissement dans l’infrastructure invisible du vivre-ensemble. Recréer les conditions de la rencontre. Faire place à la joie de se retrouver.

Rien. Pas de grande politique du lien. Pas de plan national de convivialité. Une partie du « quoi qu’il en coûte » aurait pourtant pu être consacrée à un budget national de convivialité, distribué aux communes et aux associations selon des critères de mixité et d’innovation relationnelle. Des dépenses, certes, mais des dépenses d’investissement.

Songeons d’ailleurs à l’augmentation très inquiétante des problèmes de santé mentale et de solitude, notamment chez les plus jeunes qui ont connu une rupture de socialisation pendant le Covid. Ces maux représentent et représenteront longtemps un coût considérable pour la collectivité. Investir dans les conditions de la joie partagée, ce n’est pas du lyrisme. C’est de la prévention. Mais non, au sortir du Covid, la joie de se retrouver… On l’a laissée filer.

La joie se décide et se travaille

On pourrait croire que tout ça aurait dû se faire naturellement, que la joie aurait pu surgir spontanément. Mais c’est faux. La joie se décide.

Face au monde tel qu’il est, c’est la peur qui vient spontanément. Le philosophe Alain l’a dit mieux que personne : « le pessimisme est d’humeur, l’optimisme est de volonté ».

Le pessimisme, c’est l’humeur du matin dès que l’on allume la radio. On le sait bien, que le monde est difficile. Les perspectives peu réjouissantes. On le sait, qu’il y a mille raisons de rester chez soi, sous la couette, à regarder des séries et se protéger.

Le pessimisme vient tout seul. La joie, non. La joie est un effort. Une décision. Un acte de volonté. Et la joie se prépare. On ne la décrète pas. On ne la programme pas. Mais on organise les conditions pour qu’elle surgisse.

Les JO, c’est exactement ça : sept ans de préparation. Sept ans. Des fan-zones, des écrans géants, des transports adaptés, des bénévoles partout. Une organisation colossale. Tout ça pour quoi ? Pour que les gens se retrouvent au même endroit, au même moment, à vivre la même chose. Pour créer les conditions de la rencontre. Et là, la joie a surgi. Parce que les conditions étaient réunies.

Plutôt qu’une « parenthèse enchantée », les JO auraient donc pu être lus comme une « ouverture enchantée ». Car une France qui s’émeut ensemble, c’est une France qui redemande du commun.

Et si on prenait la joie au sérieux ?

Alors posons-nous la question : et si on prenait la joie au sérieux ? Politiquement. Comme une infrastructure à construire et entretenir. Pas comme une parenthèse à refermer. Investir dans les conditions de la rencontre comme on investit dans les routes ou la sécurité.

La joie des JO ne s’est pas évaporée : elle est latente, disponible, prête à ressurgir. Mais elle a besoin d’être reconnue. Elle a besoin de relais, d’institutions qui ne s’en méfient pas et qui accueillent durablement l’émotion collective, aussi (surtout) lorsqu’elle est positive. Tout cela appelle à travailler à une véritable architecture de la reliance, avec ses métiers, ses espaces, ses rituels.

Certains vont probablement esquisser un sourire. C’est gentil tout ça, c’est touchant, mais terriblement naïf. La joie comme politique publique ? Y’a des priorités, quand même. Si c’est votre réaction, interrogez-vous. Pourquoi ce réflexe ? Ce sarcasme presque pavlovien face à l’idée de prendre la joie au sérieux ? Qu’est-ce qui nous fait considérer comme sérieux d’investir dans la sécurité, mais fantasque d’investir dans la convivialité ? Qu’est-ce que cette hiérarchie révèle de notre rapport à l’existence et de notre résignation à un monde où la défiance primerait sur la joie partagée ?

Ce n’est pas la joie qui est naïve. C’est notre incapacité à la penser politiquement qui est un aveu d’impuissance. La naïveté, ce n’est pas de croire à la joie. C’est de croire qu’on peut s’en passer.

Vous êtes les créateurs des conditions de la joie !

Les corps intermédiaires et tout particulièrement les associations sont les premiers contributeurs à cette architecture de la joie. Rappelons d’où ils viennent. Les associations, les mutuelles, les coopératives… ne sont pas un accident de l’histoire mais une construction patiente, depuis le XIXᵉ siècle. Une réponse aux mutations de l’industrialisation, de l’urbanisation accélérée. Elles forment ce tissu intermédiaire entre l’individu isolé et les grandes machines (l’État, le marché, les plateformes…). Et ce tissu, aujourd’hui, est plus nécessaire que jamais.

Que font-ils, concrètement ? Ils créent les cadres, des espaces où les gens se croisent vraiment, pas en surface, pas en interface, vraiment. Ils inventent les rituels, des rendez-vous récurrents, des repères partagés, des moments où on sait qu’on va se revoir. Ils ouvrent les occasions, ces moments où quelqu’un passe de spectateur à acteur, de bénéficiaire à contributeur, de « je consomme » à « je participe ». Ils font tourner un cercle vertueux : rencontre, joie, lien, rencontre.

Et les occasions qu’ils créent, même si elles ne sont pas toujours perçues comme politiques, participent d’un travail essentiel : elles créent des repères partagés, entretiennent une culture du commun, et rappellent que le lien social se cultive autant dans la régularité des rencontres et des petites fêtes que dans l’exception des grands élans. Ils sont ce Ministère du Lien qui n’existe pas dans l’organigramme gouvernemental.

Et il y a dans l’engagement associatif quelque chose d’unique : la double joie. Celle de recevoir et celle de donner. Sept ans pour préparer les Jeux de Paris. Et combien d’années pour tisser ces réseaux ? Pour créer la confiance ? Pour faire vivre le lien ?

Changer de récit

Maintenant, un message à l’adresse des associations et fondations : vous n’êtes pas les supplétifs d’un monde triste.

Le discours associatif est trop souvent un discours de manque. On parle des malheurs du monde, des carences de l’État, des urgences, des détresses et des failles. On se présente comme ceux qui colmatent, qui réparent, qui pansent les plaies d’une société malade. C’est vrai, bien sûr. Et c’est indispensable. Mais ce n’est pas que cela. Et ce n’est peut-être pas d’abord cela. Si vous ne parlez que de la souffrance que vous soulagez, vous passez à côté de ce qui vous rend irremplaçables.

Il y a un triple intérêt stratégique à changer de récit.

  • D’abord, c’est différenciant. Le marché du catastrophisme est saturé. Les cassandres sont partout. On n’entend plus qu’eux. Si vous parlez comme eux (même pour de bonnes raisons) vous vous noyez dans le bruit. Parler de ce que vous rendez possible, c’est se distinguer. C’est exister autrement.
  • Ensuite, changer de récit, c’est mobilisateur. Pas seulement pour les autres. Pour vous-mêmes. Parce que le discours du manque, à la longue, épuise. Il déprime. Il vide. Se raconter autrement, c’est se redonner de l’énergie. C’est se rappeler pourquoi on fait ce qu’on fait. C’est retrouver la joie d’agir, pas seulement le devoir de réparer.
  • Enfin, c’est reprendre votre place dans l’histoire. Les corps intermédiaires ont toujours été là pour créer du lien là où les grandes machines ne savaient pas faire. C’est leur fonction historique. C’est leur légitimité. Aujourd’hui, cette fonction est plus cruciale que jamais. Les Français ont besoin de liens. Les corps intermédiaires savent créer les conditions de la rencontre. C’est une compétence politique majeure et rare.

La France qui (se) bat

C’est le nom de la campagne initiée par France générosités et Le Mouvement Associatif. Et le double sens est formidable. Non pas la France qui guerroie. Mais la France dont le cœur bat. Qui pulse. Qui vibre. La joie agissante de ceux qui œuvrent.

Cette campagne ne crée pas quelque chose qui n’existe pas. Elle révèle ce qui est déjà là, partout, mais qu’on ne voit pas assez.

Vous n’êtes pas les supplétifs d’un monde triste. Vous êtes les prototypeurs d’un monde où la joie serait prise au sérieux.

Auteure

Guénaëlle Gault

Guénaëlle Gault, Sociologue et directrice générale de L’ObSoCo