Tribune

31/08/2010

Générosité prescrite par Jean-François Riffaud

Le 19 août, près de 10 jours après l'appel a dons lancé par les humanitaires pour le Pakistan, Laurent Joffrin signait dans Libération un édito inattendu autant que bienvenu. En substance il confirmait que, et bien oui finalement, la générosité n'est pas qu'une démarche intellectuelle, fruit d'une pure analyse rationnelle, expression d'un engagement militant. Le don peut ne pas être qu'idéologique! Et de même, la mécanique couverture médiatique + mise en scène + intensité émotionnelle demeure encore le plus efficace moyen de déclencher le don ; qu'on le veuille ou non. C'est fait. Merci. Il n'y a désormais plus « les purs » d'un coté qui n'ont que des militants engagés comme donateurs et les autres qui surfent uniquement sur l'émotion. Et surtout il y a enfin une prise de conscience du rôle unique que les médias peuvent jouer vis à vis des donateurs et de la complexité de notre exercice de collecteur.
Tout cela est bien et il faut remercier l'éditorialiste de sa clairvoyance et de son honnêteté. Sans média, pas d'émotion. Sans émotion pas de dons. Nous le savions déjà. Mais ce n'est plus uniquement cette scène qui se joue aujourd'hui.
Les enjeux entre humanitaires et médias sont devenus bien plus inquiétants depuis le tsunami. Car il ne s'agit plus de bénéficier de la couverture médiatique, celle qui revient à relater un événement comme autant d'autres sujets de l'actualité du jour.
Il s'agit du rôle de prescripteur que de nombreux média et journalistes ont commencé à tenir en décembre 2004 puis en janvier 2010.
Prescrire n'est pas relater. Appeler à donner au nom de son journal ou de sa chaîne n'est pas mettre en œuvre la liberté d'informer. C'est choisir ; c'est favoriser une cause, une victime plutôt qu'une autre ; c'est orienter la générosité.
Assumer cette fonction est respectable. Il faut des leaders d'opinions et ils peuvent avoir du cœur.
Le faire en recherchant l'équilibre, la justice et le seul intérêt des victimes est plus exigeant et n'est plus un travail de journaliste.
Cette tendance ne s'arrêtera pas.
 
C'est pourquoi il faut des règles et des critères pour que le donateur connaisse les motifs précis qui ont amené cette médiatique prescription.
Sans cela comment justifier un matraquage et une injonction haïtienne plutôt que pakistanaise. Comment et pourquoi nous dire de choisir les victimes du tsunami plutôt que celles de la faim au Niger ?
 
C'est à cette question que les présentateurs de JT et les grandes entreprises des médias, avec les associations humanitaires, doivent répondre. Pour que nous ne soyons plus uniquement dépendants de cette mobilisation incomparablement efficace. Pour que les médias soient de puissants auxiliaires de nos missions, et non l'inverse. Pour que la cause qui fait de l'audience ne soit pas la seule visible. Pour éviter que le prescripteur ne devienne, même à ses dépends et par défaut, un procureur.
 
Jean-François Riffaud,
directeur de la communication et du développement des ressources de la CRF

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